Les pensées interdites

S’il y a bien une chose que je n’imaginais pas avant d’avoir mon fils, c’est que j’aurais honte de mes pensées. Ou plutôt j’en serai effrayée. A me demander comment de telles idées et de tels sentiments ont pu naître dans mon esprit.

Les faits divers sur ces mères désespérées jetant leur bébé par la fenêtre m’ont souvent fascinés. Et toujours horrifiés bien sûr. Mais on sentait bien poindre entre les lignes les difficultés de la maternité. Ces articles me poussaient à tenter d’imaginer ce que ressentaient ces femmes, lorsque le désespoir et la solitude étaient à leur paroxysme. Et je bloquais toujours en fin de réflexion. Pour moi, l’amour maternel devrait systématiquement sortir vainqueur de sa bataille contre le désespoir.

En fait, ne jamais avoir eu l’idée de jeter mon fils par la fenêtre me rassure, c’est ma limite psychologique, la franchir me ferait basculer dans une catégorie que j’appelle celles des monstres. Quand bien même je sais qu’une mère en DPP a souvent de telles idées – et qu’elle n’est pas un monstre pour autant – il m’est intolérable d’imaginer une seconde que ça ait pu m’arriver. Inconcevable. Trop difficile à accepter car trop monstrueux à mes yeux, ce choix trop définitif de décider de la mort pour l’être à qui on a donné la vie.

Même au plus fort de ma DPP, j’ai eu peu d’idées noires. Je suis une veinarde de la dépression finalement. Le peu qui m’a effleuré l’esprit suffit déjà à me faire culpabiliser. Évidemment. La culpabilité, c’est le nerf de la guerre en matière de dépression. Je suis d’ailleurs persuadée que ce petit listing va être très évocateur pour plus d’une maman. Il doit même être d’une banalité affligeante.

En vrac donc :

-j’ai refusé de m’occuper de lui. Supplié le papa de changer cette énième couche, de donner cet énième biberon, de câliner et consoler une énième fois, tellement la répétition m’était devenue insupportable.

– j’ai hurlé contre mon fils. Ce petit être sans défense, totalement dépendant de moi. Il a été la cible, le défouloir de mes propres angoisses, de ma propre incapacité à gérer mes sentiments.

– j’ai voulu m’enfuir. Partir en douce, pendant une sieste ou la nuit, ou lors d’un déplacement professionnel. La joie, brève, à l’idée de partir de la maison, aussitôt réprimée par la honte de la ressentir.

– j’ai voulu dormir sans fin, ne jamais me réveiller. Comme si, les yeux fermés, le temps s’arrêtait. Mettre la vie en pause, le temps d’une sieste infinie. Sans jamais envisager la mort, juste le temps de trouver dans ce sommeil mes propres ressources maternelles si profondément enfouies.

Ces pensées, je les ai longtemps gardées pour moi. Elles me semblaient inavouables. Je savais que chaque maman les avait probablement ressenties, mais je les trouvais disproportionnée dans mon cas. Je les pensais plus présentes et plus graves. Finalement, tout dépend de l’interprétation qu’on en fait. La plus intolérable à mes yeux était le fait de hurler contre lui. Principalement parce que ça provoquait ses pleurs et éveillait en moi l’angoisse ultime de le traumatiser. De laisser des séquelles à vie. Et s’il s’apercevait que je crie contre lui ? Et s’il croyait que je ne l’aime pas ? Et si je le perturbais à vie ? Autant de questions qui m’ont persuadée que j’étais une mauvaise mère. Cette idée d’échec me glaçait, me faisait pleurer des litres de larmes. Je n’étais pas à la hauteur, clairement, et j’ai fini par avoir peur de mon propre comportement. Le spectre des mères monstres grandissait, provoquait des crises de larmes incontrôlables. Ce fût le déclic pour en parler à quelqu’un.

La première personne devant qui je les ai verbalisées, c’est ma sage-femme. Impossible d’aller voir quelqu’un d’autre. C’est la seule à qui je pouvais le dire. Sans me sentir (trop) jugées. Mon mari, impossible, il allait me quitter, c’est sûr. Mes amies, impossible, j’ai un bébé adorable, trop facile à gérer, elles allaient se moquer intérieurement de moi.

J’ai vidé mon sac. D’un trait. J’ai déballé tout ça, très vite, de peur que les vannes ne se referment avant que j’ai terminé. J’ai eu l’impression de mettre mon fardeau sur le dos d’une autre. De me laver de toutes ces pensées sales. Elle a posé le diagnostic, je suis restée incrédule – même si je m’en doutai – et j’ai pris les coordonnées de la psychiatre qu’elle me conseillait.

Et pour la première fois depuis des semaines, j’ai retrouvé mon fils avec plaisir. Je l’ai serré fort dans mes bras, je me suis excusée et je lui ai promis de me battre de toutes mes forces, pour lui, pour nous.

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2 réflexions sur “Les pensées interdites

  1. Ma chère S.,

    Tu peux te sentir fière et courageuse d’avoir osé parler et chercher de l’aide ! En te prenant en main, tu prouves ton amour pour ta famille et ton petit J. Ses sourires et son côté « facile » sont sans doute la traduction de son bien être. C’est un enfant de ton amour avec grand J. Le reste, ce qui est bien pour vous 3, tu as des dizaines d’années pour faire connaissance et apprendre !!
    J’ai lu aussi ton principe de gestion en mode « priorité »…c’est sans doute la clé. Il peut donc y avoir dans les priorités le besoin d’avoir un moment à soi. Ce moment ne peut sans doute plus être aussi spontané, mais organisé il se savoure aussi bien !
    Continue ton aventure de mère, elle est belle !!
    Grosses bises,
    C.

    • Merci ! Tu m’as foutu la larme à l’oeil avec ce commentaire !! Dans cet article, je me suis mise à nue comme jamais, mon coming-out de mère qui n’assure pas tout le temps… Dur à écrire, dur à assumer, mais le point de départ de tout pour aller mieux. En tout cas, tes mots me touchent beaucoup.
      Pour les moments à soi, on va essayer. Logistiquement parlant, ce n’est pas évident, mais je sens que ça devient urgent de s’en octroyer alors on va s’y pencher.
      Des bisous

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